Se voir le plus possible et s'aimer seulement d'Alfred de Musset
Sans ruse et sans détours, sans honte ni mensonge,
Sans qu'un désir nous trompe, ou qu'un remords nous ronge,
Vivre à deux et donner son cœur à tout moment ;
Faire de son amour un jour au lieu d'un songe,
Et dans cette clarté respirer librement,
Ainsi respirait Laure et ainsi je respire.
Qu'en le disant tout bas on tremble de l'entendre,
Et n'en laisser pourtant rien au monde ignorer ;
Avec le souvenir de celles qui sont mortes,
Et, le soir, regarder les étoiles, s'asseoir
Et, la main sur le cœur, vers elles s'élancer.
Ce sonnet de Musset est un manifeste de simplicité amoureuse. À une époque de passions tumultueuses et de grandes scènes romantiques (dont Musset lui-même était coutumier), le poète rêve ici d'un amour dépouillé de tout drame : se voir, s'aimer, sans calcul ni tourment.
La construction est remarquable par sa simplicité. L'infinitif « se voir » ouvre le poème, et « s'aimer » le suit immédiatement. Tout le reste n'est que développement de ces deux verbes, comme si l'amour pouvait se résumer à deux gestes, l'un pour les yeux, l'autre pour le cœur.
On rapprochera ce poème de la liaison orageuse avec George Sand, dont l'intensité tourmentée est l'exact contraire de l'idéal formulé ici. Ce que Musset n'a jamais vécu, il l'a rêvé. Voir aussi Je suis perdu, vois-tu.
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