Complainte amoureuse d'Alphonse Allais
Beauté féroce, vous me plûtes.
De l'amour qu'en vos yeux je pris
Sur-le-champ vous vous aperçûtes.
Fallait-il que vous me plussiez,
Qu'ingénument je vous le disse,
Qu'avec orgueil vous vous tussiez !
Que vous me désespérassiez,
Et qu'en vain je m'opiniâtrasse,
Et que je vous importunasse !
Que vos yeux me scrutinassent,
Et leurs prunelles me toastassent
Et de longs cils me flagellassent !
Je ne vous eusse pas aimée,
Je n'aurais pas, non, je n'aurais
Souffert ni de vous ni d'aimer.
Ce poème est un tour de force humoristique. Allais y raconte une déclaration d'amour en conjuguant systématiquement tous les verbes au passé simple, temps noble de la narration historique. L'effet est d'un comique irrésistible : « Oui, dès l'instant que je vous vis, / Beauté féroce, vous me plûtes. »
Le passé simple, temps du récit et de la distance, est ici appliqué à une situation d'intimité brûlante. Le décalage entre la solennité grammaticale et la familiarité du propos crée un humour d'une finesse qui n'appartient qu'à Allais. L'exercice a été souvent imité, jamais égalé.
Voir aussi Roman de Rimbaud (autre poème d'amour avec distance ironique) et Se voir le plus possible.
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