L'invitation au voyage de Charles Baudelaire
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.
Luxe, calme et volupté.
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l'ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l'âme en secret
Sa douce langue natale.
Luxe, calme et volupté.
Dormir ces vaisseaux
Dont l'humeur est vagabonde ;
C'est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu'ils viennent du bout du monde.
Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D'hyacinthe et d'or ;
Le monde s'endort
Dans une chaude lumière.
Luxe, calme et volupté.
Ce poème est un rêve de bonheur conjugal transposé dans un paysage imaginaire aux accents hollandais. Le refrain « Là, tout n'est qu'ordre et beauté, / Luxe, calme et volupté » est devenu l'un des vers les plus cités de la poésie française.
La forme est remarquable : des vers de cinq et sept syllabes alternés, un refrain de deux vers qui revient trois fois, et une structure en trois strophes qui va de l'intérieur (la chambre) à l'extérieur (le port). Baudelaire y atteint une douceur qu'on ne lui connaît guère dans le reste des Fleurs du mal.
Duparc (1870) puis Henri Duparc ont mis ce poème en musique. Matisse a donné le titre Luxe, calme et volupté à l'un de ses tableaux fondateurs (1904). Le poème a ainsi irrigué les arts bien au-delà de la poésie. Voir aussi La mort des amants.
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