Mon rêve familier de Paul Verlaine
D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime,
Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.
Pour elle seule, hélas ! cesse d'être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.
Son nom ? Je me souviens qu'il est doux et sonore,
Comme ceux des aimés que la vie exila.
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues.
Ce sonnet est l'un des premiers chefs-d'œuvre de Verlaine. La femme qu'il décrit n'existe pas : elle est un rêve, un fantôme, une idée de femme qui se dérobe à toute précision. Chaque fois que le poète tente de la saisir, elle lui échappe : elle n'est « ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre ».
La forme du sonnet (deux quatrains et deux tercets) est traitée avec une souplesse inhabituelle pour l'époque. Les enjambements brisent la monotonie de l'alexandrin et donnent au poème un rythme de rêverie, en accord avec le sujet. La musicalité du dernier tercet, avec ses consonnes liquides et ses voyelles ouvertes, mime la douceur de la voix rêvée.
Ce poème annonce toute l'esthétique verlainienne : la suggestion plutôt que la description, le flou plutôt que le net, la musique plutôt que la rhétorique. Voir aussi Colloque sentimental et Green.
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